Chador, hijab, niqab, burqa et burkini

La France a érigé la laïcité en véritable religion. Probablement sous l’influence des révolutionnaires francs-maçons et des philosophes des Lumières, la laïcité visait à circonscrire l’influence de l’Eglise dans l’espace public. Essentiellement anti-catholique à l’origine, elle est aujourd’hui tenue, par souci de logique, de lutter contre toutes les manifestations publiques d’une appartenance religieuse en dehors des lieux de culte.

Les polémiques sur le port du chador, du hijab, du niqab ou de la burqa, de même que les controverses sur l’usage du «burkini» sur les plages ou dans les piscines enflamment la presse et les réseaux sociaux. Quand bien même l’économiste Jacques Sapir affirme, dans un article paru sur le site de Causeur[1], que la laïcité n’est pas et ne peut pas être une «religion républicaine», il n’en reste pas moins que règne la plus grande confusion où se mêlent les impératifs de liberté des cultes, de liberté individuelle, d’égalité des sexes, de dignité de la femme et de préservation de l’ordre public.

En Suisse, la question n’est pas aussi aiguë même si nous avons aussi des athées militants qui s’agitent comme diables en bénitier pour une laïcité «à la française» dans leur publication trimestrielle «Le libre penseur»[2]. Il convient de considérer la question sur plusieurs plans.

Sur le plan juridique, la liberté de chacun de se vêtir à sa guise ne devrait trouver de limites que dans l’indécence ou le trouble à l’ordre public. La République de Genève, contrairement au canton du Tessin, n‘a donc pas proscrit le port du niqab ou de la burqa dans l’espace public. Il existe pourtant une loi, au bout du lac, qui interdit le port de tout costume ecclésiastique ou appartenant à un ordre religieux [comme la soutane, par exemple] sur la voie publique[3]. Mais cette loi, qui n’a jamais été abrogée, a déjà été jugée inconstitutionnelle par le Tribunal fédéral[4].

Interdire la burqa devrait entraîner aussi l’interdiction de la soutane pour un prêtre ou de la toge pour un lama bouddhiste, le port de la kippa pour un juif ou du turban pour un sikh. Il faudrait aussi limiter la présence en décembre des pères Noël aux abords des grands magasins et interdire sur les plages les plongeurs revêtus de leur combinaison thermique.

C’est le caractère provocatoire du port du voile qui peut créer le trouble à l’ordre public, mais le risque de trouble doit être analysé de cas en cas, et l’argument n’est pas lui-même dépourvu d’ambiguïté. Car l’ordre public ne sera jamais troublé par des femmes qui se baignent entièrement vêtues, mais par les réactions islamophobes que suscitent cette présence, considérée (à tort ou à raison) comme une provocation délibérée. De même, ce n’est pas le spectacle de Dieudonné qui était de nature à troubler l’ordre public, mais les manifestations annoncées d’opposants à ce spectacle et de casseurs qui ont convaincu certains édiles d’interdire le spectacle «pour des motifs d’ordre public».

On en déduit que l’exercice d’une liberté individuelle n’est possible que si cette liberté est tolérée par le plus grand nombre. En cas d’intolérance, c’est l’argument du trouble à l’ordre public qui justifiera l’interdiction. Mais on voit que le trouble n’est pas généré par celui ou celle qui exerce sa liberté, mais par celui ou ceux qui s’opposent à son exercice.

Si on place la question sur le plan de l’égalité entre la femme et l’homme, le problème n’est pas plus simple, car il faudrait démontrer que la femme voilée n’a pas choisi librement cette tenue, mais contrainte et forcée par son père ou son mari. La seule constatation que la burqa n’est jamais portée que par des femmes n’est pas plus pertinente pour démonter la contrainte que de constater que seules les femmes en Occident portent dans l’espace public des escarpins à hauts talons.

Si l’on place le débat sur le plan religieux, on s’enlise très vite, parce que les musulmans eux-mêmes ne s’accordent pas tous sur la question. On sait qu’il est possible de donner plusieurs interprétations au Coran et aux hadiths. On trouvera donc des docteurs de la loi coranique pour affirmer que le voile est une prescription du Prophète, et d’autres pour affirmer l’inverse.

Reste le plan politique, le seul qui doit être envisagé en l’occurrence. Etant admis que le port du niqab ou de la burqa ne concerne pas toutes les femmes musulmanes, mais une petite minorité d’entre elles, celles qui font partie (ou dont les maris font partie) de l’aile la plus intégriste de cette population, nous devons être en droit de les identifier. S’il s’agit de touristes venues des monarchies du Golfe dépenser des pétro-dollars dans les bijouteries de luxe de la rue du Rhône ou chez les fourreurs de la rue de Bourg, elles seront les bienvenues.

Mais il peut s’agir aussi d’étrangères établies ou même de Suissesses en quête d’identité. Jacques Sapir déjà cité écrit : «Plus la souveraineté se délitera et plus les individus chercheront dans des appartenances de substitution comme les appartenances religieuses, des remèdes à la perte du sentiment d’appartenance nationale». Or, il est manifeste que toute la bien-pensance contemporaine nous incite à nous croire des citoyens du monde, libérés des barrières aliénantes de la communauté nationale, de l’histoire ou des traditions, même de la langue.

La France officielle a honte de son passé, cherche à se faire pardonner son rayonnement international, et considère même comme du racisme toute allusion aux vertus civilisatrices de la colonisation. Comment, dans ces conditions, les immigrés du Maghreb pourraient-ils souhaiter s’intégrer à un peuple qui refuse d’assumer sa religion, son histoire, ses traditions, ses écrivains ?

On comprend donc les petites provocatrices en burkini, qui affirment à la fois par cette tenue leur appartenance à une communauté et qui testent la tolérance des kouffars. C’est une guerre d’usure dont les chrétiens européens ne pourront sortir vainqueurs car ils ne peuvent opposer au rigorisme de l’islam radical que la liberté, par quoi il faut entendre dans leur esprit la licence sexuelle, la vulgarité de Charlie Hebdo, le droit à l’avortement libre et celui de bloquer l’économie par des grèves paralysantes.

On ne freinera pas l’islamisation de l’Europe avec la proclamation de sa laïcité, avec des pleurnicheries sur les lieux des meurtres de masse avec fleurs et petites bougies, ni par l’interdiction des burkinis sur les plages.

On ne pourra sauver l’Occident que par l’affirmation de son identité chrétienne, de la primauté de ses origines ethniques et de sa volonté de préserver sa culture et ses traditions. Ceux qui ne partagent pas cette appartenance sont des hôtes bienvenus aussi longtemps qu’ils pratiquent leur religion dans des lieux privés avec une certaine discrétion. Si cette discrétion ne leur convient pas, je les invite à rejoindre un pays de tradition musulmane où règne la charia, le fouet et la lapidation, mais où les femmes entièrement couvertes peuvent se baigner sans susciter de trouble à l’ordre public.

Claude Paschoud


 

[1][1] http://www.causeur.fr/burkini-laicite-chevenement-islam-39669.html

[2] Case postale 1675, 1227 Carouge abonnement : 10.- par en

[3] Loi du 28 août 1875 sur le culte extérieur (C4 10)

[4] Arrêt du 12 mars 1982 : ATF 108 Ia 41

 

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