Devoirs à domicile

Mon ami l’avocat Jean-Jacques Reut, trop tôt disparu, avait l’habitude de déclarer avec sérieux : «Lorsque je serai président du monde, les enfants n’auront plus de devoirs à domicile».

Les partisans et les détracteurs des devoirs à domicile s’écharpent depuis des lustres avec des arguments quelquefois valables de part et d’autre, ce qui rend d’autant plus compliquée pour les autorités scolaires la prise d’une décision.

Notons qu’en France, il est interdit de donner au primaire des devoirs écrits à domicile depuis 1956, interdiction qui n’a jamais été suivie d’effets pour 70% de la population concernée.

Au moment où, en Suisse, certains cantons débattent à nouveau de la question, et alors que Mme Cesla Amarelle, ministre vaudoise de l’instruction publique «ouvre à nouveau le débat» comme l’écrit 24 heures il vaut la peine d’essayer de cerner les enjeux. Quels sont les buts de l’école, que peut-on en attendre, quels sont les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir ?

Selon la réponse qu’on donnera à ces simples questions, l’opportunité des devoirs à domicile sera niée ou confirmée.

Pour ceux qui proclament que l’école (primaire) a pour but prioritaire l’intégration des enfants dans le groupe social, notamment l’intégration des étrangers, en offrant un fond minimal de connaissances qui gomme les différences entre les plus et les moins doués, qui compense les inégalités sociales en abaissant le niveau général à son plus petit dénominateur commun, en évitant que des parents soucieux de transmettre à leur progéniture le plus de connaissances possibles puissent se mêler d’interférer, grâce aux devoirs à domicile, dans le contenu de l’enseignement, alors bien entendu les devoirs à la maison doivent être strictement proscrits.

Livres et cahiers resteront à l’école, à l’abri du regard des parents, qui ne pourront ni juger de la pertinence de l’enseignement dispensé, ni mesurer les capacités ni les progrès de leur rejeton. Il n’y aura plus rien à apprendre «par cœur» car une telle performance ne saurait être acquise dans les seules heures de classe, Et comme il faudra faire en classe les exercices qui aujourd’hui sont faits à domicile, il faudra augmenter les heures d’école ou diminuer les matières enseignées. Il est évident que les disciplines propres à former l’esprit, le grec et le latin, la philosophie, l’histoire, la géométrie euclidienne seront les premières victimes de ces restrictions d’horaires.

Mais l’enfant pourra enfin «s’épanouir», vivre à la maison avec ses parents une relation enrichissante, exempte du stress des devoirs pas encore finis à l’heure du repas du soir, pratiquer son sport favori sans la culpabilité de l’exercice bâclé ou du poème dont on mélange toujours la deuxième et la troisième strophe. Plus d’apprentissage barbant des tables de multiplication puisque chacun a une calculatrice dans son téléphone portable.

La controverse sur les devoirs à domicile pose en réalité la question du rôle de l’école. Pour les uns, dont je fais partie, l’école est un lieu d’acquisition des connaissances de base, de culture, d’esprit critique, et d’outils intellectuels permettant à l’élève de former sa personnalité.

Pour d’autres, l’école est un lieu de socialisation, d’intégration, où l’élève issu d’un milieu culturellement favorisé ne pourra bénéficier d’aucun avantage propre à perpétuer ces inégalités sociales avilissantes. On doit y acquérir des «compétences transversales» dont l’Etat a besoin pour occuper les postes de travail disponibles aujourd’hui et demain. On mettra l’accent sur les disciplines utiles, notamment les technologies numériques, mais on ne négligera ni la diététique ni l’éducation sexuelle ni le code de la route, ni surtout les sports puisque c’est le rêve de tous les petits garçons : être aussi bête qu’un footballeur professionnel et gagner néanmoins des millions. Pour les petites filles : être aussi bête qu’une vedette de téléréalité et d’avoir un million de suiveurs sur les réseaux sociaux.

Pour atteindre ces objectifs, il n’est même pas besoin d’école et encore moins de devoirs à domicile !

Claude Paschoud

 

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