Haro sur le Maudet

 

En septembre dernier, j’écrivais dans Le Pamphlet un billet intitulé «La leçon de Topaze» qui me semble avoir conservé toute sa pertinence. Je ne suis pas membre du «fans club» de M. Maudet que je n’ai jamais rencontré, et je m’étais même gentiment moqué de son «Opération Papyrus» où il se vantait bruyamment d’avoir inventé l’eau tiède. Mais j’admire sa détermination à faire front face à la meute de ses détracteurs, qui ne lui pardonnent pas d’avoir menti.

Les Tartuffes ne sont pas indignés que 200 conseillers nationaux siègent dans 1000 conseils d’administration. Et 400 conseils pour les 46 membres du Conseil des Etats. L’un d’eux cumule à lui tout seul 39 conseils d’administration et un autre reçoit 300’000 francs par an de Novartis pour préparer des demandes d’amendements aux lois qui intéressent directement le géant pharmaceutique.

N’est-ce pas plus grave, objectivement, que d’avoir accepté une invitation au Qatar ou d’avoir accepté que son goûter d’anniversaire soit financé par une association de supporters mal définis ?

Monsieur Maudet n’a peut-être rien fait de pendable, (un tribunal le dira) mais il est «coupable d’être soupçonné», selon la formule inventée par Eric Werner en faveur d’une autre victime des hyènes politico-journalistiques.

Voici ce que j’écrivais en septembre dernier :

La leçon de Topaze

Marcel Regamey, chargé de défendre au pénal un notaire englué dans une affaire peu claire, disait avec un sourire: «Il n’y a pas dans le canton de Vaud de notaires malhonnêtes, il n’y a que des notaires imprudents.»

On pourrait probablement appliquer cette nuance aux magistrats, qui ne s’étonnent pas d’avoir soudain, après leur élection, des amis milliardaires qui leur offrent des voyages, des vacances, des places sur leur jet privé.

En 2007, ce sont les Chirac qui emménagent «de façon très provisoire» dans un magnifique appartement au 3 quai Voltaire, propriété de la famille libanaise Hariri, appartement que Bernadette occupe encore dix ans plus tard. Ce sont ensuite les croisières de M. Sarkozy sur le yacht de M. Bolloré, les voyages de Mme Alliot-Marie dans le jet privé de M. Miled, proche du dictateur Ben Ali, le coup de bourse de Mme Hildebrand, épouse du directeur de la BNS1, la rémunération de Mme Pénélope Fillon pour un travail fictif et récemment le voyage onéreux de M. Pierre Maudet à Abu Dhabi

Les politiques ne considèrent leur charge, je le crains, que sous l’angle des avantages que celle-ci leur procure et non sous l’angle des devoirs qu’elle implique pour eux. Ils sont au-dessus du lot, ils ne doivent pas être importunés par des soupçons ridicules. On sait bien, d’autre part, que «non licet bovi quod licet Jovi». Chaque semaine, Le Canard enchaîné nous apporte de nouvelles informations croustillantes sur les mezzanines illégales de Mme Françoise Nyssen, ministre de la culture, ou sur les curieux liens entre les Mutuelles de Bretagne et M. Richard Ferrand, pas assez propre pour rester au gouvernement, mais assez honnête pour devenir président de l’Assemblée nationale!

Les cadeaux qu’on fait à un personnage politique sont toujours intéressés. C’est l’inculture de M. Maudet qui l’a fait négliger le célèbre vers de Virgile: «Quidquid id est timeo Danaos et dona ferentes»2. Aujourd’hui, ce ne sont plus les Grecs qui font les cadeaux, mais les émirs des monarchies du Golfe ou les promoteurs immobiliers du lieu. Or, il n’y a pas de déjeuner gratuit.

La vénalité de quelques-uns induit l’opprobre de tous. Il n’y a pas que l’extrême-droite à user du slogan, il est vrai simplificateur et abusif, du «Tous pourris» et il n’y a pas que l’extrême-gauche à s’étonner des postes lucratifs d’administrateurs offerts par des banques ou des sociétés d’assurances à de braves conseillers nationaux qui n’ont pas la moindre compétence en banque, en assurances ou en gestion d’entreprise.

Les nostalgiques se réfèrent à Cincinnatus, qui a exercé deux fois la fonction de dictateur et qui retournait à la charrue une fois son mandat terminé. Mais on n’est plus au temps de la République romaine. Le magistrat qui se dévoue sans contrepartie financière, c’est le municipal d’une petite commune, qui se contente d’une indemnité symbolique, correspondant au 20% du salaire d’une femme de ménage, pour une activité qui occupe au moins le 50% de son temps et qui exige de lui des qualités d’urbaniste, de juriste, de pédagogue et de gestionnaire.

A un niveau supérieur, c’est un fromage dans lequel le magistrat s’installe confortablement et auquel il s’accroche unguibus et rostro: même une suspension de son activité n’entraîne pas ipso facto une interruption dans le versement de son salaire, comme le savent MM. Maudet à Genève et Lionel Girardin à Vevey3.

M. Patrick Balkany, ami de M. Sarkozy, est englué dans de multiples affaires de fraude fiscale, d’escroquerie et de faux, dont les enquêteurs de Mediapart n’ont pas encore fini de démêler l’écheveau. Il est toujours maire de Levallois-Perret!

Cela semble indiquer que la population préfère élire un franc voyou, un véritable escroc, qui a fait la démonstration de son habileté délictueuse, qu’un parfait honnête homme, sans fortune. C’est la leçon que le Topaze de Marcel Pagnol enseigne à son collègue Tamise.

Claude Paschoud

 

1 Voir l’éditorial du Pamphlet n° 411 (janvier 2012) consacré à la déontologie.

2 Enéide II,49.

3 Et c’est tant mieux: je n’approuverais pas une suspension du droit au salaire sur la base de simples soupçons.

 

 

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