«Vol spécial»

Je suis allé voir Vol spécial de Fernand Melgar samedi soir à Genève. Je m’attendais à la foule des premières et j’avais pris des marges. Nous étions huit spectateurs à la salle n° 5 de Pathé Balexert.

Après avoir lu le battage médiatique orchestré autour de l’œuvre, principalement par la Radio-télévision suisse romande, (qui a cofinancé la réalisation, ce qui explique en partie son enthousiasme), je supposais un documentaire-réquisitoire percutant, faisant vibrer la corde sensible, sans doute, mais posant des questions pertinentes sur les circonstances qui ont entraîné ces hommes, demandeurs d’asile déboutés, à être incarcérés à Frambois.

Or, le spectateur qui n’y connaît rien ne peut rien y comprendre. Il n’est jamais dit expressément que la détention administrative en vue du renvoi ne concerne que les demandeurs d’asile qui ont refusé de quitter volontairement le territoire après l’épuisement des voies de recours ordinaires et extraordinaires, ou ceux qui se sont soustraits au contrôle en disparaissant dans la nature après le rejet de leur dernier recours.

On vit pendant 100 minutes avec une brochettes de braves types, certains bêtes comme une oie, – comme ce Kosovar à qui on offre un vol régulier jusqu’à Pristina, et une sortie anonyme de l’avion, à destination, et qui refuse en sachant que la seule autre option est le vol spécial où il sera entravé et débarqué manu militari et remis aux autorités locales, – d’autres visiblement cultivés et intelligents, qui parviennent à déstabiliser le malheureux policier vaudois en l’obligeant à justifier sa mission.

Dans l’ensemble, j’ai trouvé ce film profondément ennuyeux. Peut-être parce que je connais assez bien la matière, que j’ai défendu jusque devant le Tribunal administratif fédéral de nombreux requérantes et requérants, que je suis allé assister l’un ou l’autre lors de leur audition à Vallorbe ou au SPOP, que je ne suis pas dupe des motifs qui les ont fait quitter l’Afrique pour venir en Suisse, mais que j’ai pu observer aussi la manière avec laquelle l’Office fédéral des migrations considère comme invraisemblables des événements parfaitement plausibles, ou la subtilité avec laquelle on découvre une contradiction dans le récit du requérant, parce qu’il a dit lors de l’audition fédérale à Vallorbe que les soldats étaient entrés dans le salon, et que lors de l’audition suivante, à l’avenue de Beaulieu 23, il a dit que les soldats étaient entrés dans la cuisine (en oubliant de préciser : en passant par le salon).

Des contradictions et des invraisemblances qui dispensent l’autorité fédérale de s’interroger sur les sévices allégués ou les dangers que pourrait courir le requérant s’il était renvoyé chez lui.

Cela fait plus de 10 ans que je critique les différentes versions de notre loi sur l’asile, qui est beaucoup trop laxiste puisqu’elle encourage tous les déshérités du monde à venir et à la fois inhumaine lorsqu’elle permet à un requérant de rester chez nous pendant 17 ans (c’est un des cas cités dans le film), à travailler, à se marier, à procréer, avant de le renvoyer.

Il est raisonnable de détenir administrativement, en vue du renvoi, ceux qui cherchent à s’y soustraire mais cette détention ne devrait pas commencer plus d’une à deux semaines avant le départ effectif. Il est absurde de garder à Frambois des requérants pendant plusieurs mois, même si la loi le permet jusqu’à 2 ans !

Mais Vol spécial ne traite pas des vraies questions, ne propose aucune solution, et reste sur l’écume de la vague. Le réalisateur aurait pu filmer avec autant de pathos des condamnés à une longue peine dans n’importe quelle prison de Suisse. Ceux-ci sont là parce qu’ils ont été condamnés, après avoir commis des délits plus ou moins graves. Ceux-là sont ici parce qu’ils n’ont pas respecté l’ordre de quitter la Suisse, certains depuis plusieurs années, et qu’ils refusent de partir volontairement.

Pris individuellement, chaque homme incarcéré est digne de compassion, mais des kilos de compassion ne font pas un bon film.

Avec un peu de talent, on aurait pu faire un pamphlet redoutable pour dénoncer une loi trop généreuse pour ceux qui ne sont pas encore là et trop rigoureuse pour ceux qu’on a gardé si longtemps avant de les renvoyer.

Malheureusement, Fernand Melgar n’avait pas le talent nécessaire, quoi qu’en disent les dames de la Radio suisse romande qui trouveraient du génie à un potiron, pourvu qu’on en tire une soupe de bons sentiments. Je tiens Vol spécial pour un navet solennel.

 

26 septembre 2011

 

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7 réponses à «Vol spécial»

  1. Pierre dit :

    Merci cela m’évitera de perdre mon temps. Et très bonne analyse de notre système et lois sur les NEM

  2. Universell dit :

    Pour la remarque sur l’ODM. Il faut quand même relever que leur appréciation tient à leur conviction et que c’est les Tribunaux qui les obligent à trouver au moins 3 contradictions, même les plus ineptes pour respecter « l’obligation de motivation ». Dommage toutefois que leurs conseillers n’ont pas la franchise et le courage de porter devant les tribunaux les seules affaires pour lesquelles ils sont convaincu de l’existence d’un soupçon de risque, plutôt que jouer sur des motifs formels – ou émotionnels- et l’encombrement des tribunaux pour gagner du temps… :)

    Il serait par contre beaucoup plus simple de prévoir deux auditions successives (une à l’ODM, l’autre au TAF), avec un Tribunal qui interrogerait les requérants, des conseillers qui poseraient des questions et des délais qui permettraient de liquider ces affaires en moins de 3 mois (quitte à diminuer l’obligation de motivation). Dire « je vous crois pas » pourrait être suffisant à cet égard, non ? Faut-il vraiment rajouter qu’une colline n’est pas une montagne et qu’il y a donc une invraisemblance notoire ou notable ? :o )

    Après, et c’est l’intéret du film, il faut suffisamment de place en rétention administrative pour que le système soit suffisamment dissuasif (crédible?) pour qu’ils acceptent de rentrer volontairement ou sous escorte policière. Sinon, c’est trop simple pour les assocs’ de les inviter à jouer la montre et faire de l’écoulement du temps leur motif de présence en Suisse :)

    Cordialement,
    Universel

  3. David Marín dit :

    Monsieur Paschoud,
    comment pouvez-vous parler d’un spectateur qui ne connait rien aux préambules du film, vu que ce spectateur a probablement voté une loi en Suisse. Votre préambule prend appui sur un point, le spectateur ignorant, qui est très fragile. En effet, non seulement le citoyen a voté, mais -comme il sait lire et voir- il a suivi toutes les informations à propos de la criminalité (deal) etc. liée à l’immigration qui a été produite. Au point qu’il a voté aussi pour le renvoi des criminels étrangers. Ne pensez-vous pas donc que votre point de départ, le citoyen ignorant, est un peu trop confortable à la thèse que vous exposez ensuite?
    cordiales salutations

    DM

    • Je persiste à croire que la majorité des spectateurs, avant que n’éclate la polémique, et peut-être même aujourd’hui encore, ignore pourquoi certains requérants d’asile déboutés sont détenus en milieu fermé, comme à Frambois. Cette question n’a rien à voir avec le renvoi des criminels étrangers, ce qui permet d’ailleurs aux auteurs d’une pétition de réclamer qu’on renonce aux vols spéciaux pour les étrangers qui n’ont pas commis d’autres délits que de séjourner sans autorisation sur le territoire.
      Mais alors, que faire ? Si les intéressés refusent de quitter la Suisse volontairement et qu’on ne peut utiliser la contrainte, faut-il se résigner à tolérer leur présence illicite ou leur accorder une autorisation pour que cette présence cesse d’être illicite ?
      Cher Monsieur, permettez-moi de vous renvoyer votre argument. Le citoyen qui sait de quoi il retourne, qui a voté et qui sait donc parfaitement pourquoi des étrangers sont renvoyés «manu militari» après 17 ans de séjour en Suisse, est probablement une exception. C’est cette fiction du «nul n’est censé ignorer la loi» qui me paraît un peu trop confortable pour qu’on s’en contente.

      • David Marín dit :

        Monsieur,
        Si vous persistez à croire, je ne peux me résoudre qu’à céder vu que vous admettez que votre raisonnement s’étaye sur la croyance plutôt qu’à travers le raisonnement.
        Par ailleurs, vous jouez l’arme de retourner un argument de votre thèse la transformant en question que vous me dirigez. Mais pour reprendre la base de votre argumentaire –pas le mien, puisque j’ai posé une question – vous soulignez l’ignorance imagée d’un spectateur imaginaire. Or, de deux choses l’une. Ou vous reconnaissez au vote suisse sa valence, et au spectateur son intelligence, d’où le postulat confortable que vous utilisez ou alors vous donnez à ce vote (comme vous semblez le faire maintenant) sa juste valeur. Dans cette deuxième optique, vous défendez un vote démocratique et la loi conséquente : donc le spectateur n’est pas ignorant.
        Je dirai que le film est justement utile pour stimuler l’intérêt pour la loie et l’asile de ceux qui ne la connaissent pas, et pour d’autres d’assister à une dimension humaine conséquente à la loi votée. En ce sens, « Vol spécial » est à mon avis réussi.
        La stratégie issue du « que faire » se démontre peu utile, aussi. Pourquoi pas dès lors penser à « comment faire » ? Vous parlez de contrainte, de quel type de contrainte parlez-vous. Quelle procédure doit-elle porter à cette éventuelle contrainte ?

  4. Algayani dit :

    C’est étrange parce que vous axez votre article sur le fait que vous êtes archi-compétent sur la thématique et que le film ne dit rien de tout ce que vous savez. Par contre, vous vous permettez de juger « bête comme une oie » une personne que vous voyez pendant cinq minutes à l’écran, sans connaître ni son parcours, ni ce qui l’attend à son retour, ni les ressorts psychologiques qui saisissent un homme que l’on va expulser. Mon impression c’est que vous vous reposez sur votre « des cas comme ça j’en ai vu des milliers » pour juger les gens. Vous avez peut-être, au contraire de beaucoup de spectateurs, su désamorcer les a priori de Melgar, mais pas vos propres préjugés. Mon impression c’est que vous manquez un peu d’humilité.

  5. Anna dit :

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